Après la lutte contre le CPE…

APRES LA LUTTE CONTRE LE CPE : RETOUR SUR QUELQUES PRATIQUES ET DISCOURS QUI ONT TRAVERSE LE MOUVEMENT

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L’intérêt dbrochure_cpe_image_couv1es luttes qui concernent les modifications des formes de l’emploi, comme le CPE, réside aussi dans le fait qu’elles permettent de s’affronter à la question de l’exploitation, du travail et de sa forme actuelle : le salariat, — en plus des qualités propres à un mouvement : la richesse, la force et l’inventivité qui en découlent pour les formes d’organisations et d’actions.

Tout découle des rapports sociaux façonnés par le capital. Il nous plaît de tenter de nous affronter à ce qui fondamentalement occupe nos vies, que l’on travaille ou pas.

Nous voulons pouvoir construire, a l’occasion de ces luttes, le fait de poser la question du salariat, commencer a la résoudre par les formes d’organisations et d’actions qu’inventera la classe.

Nous voulons, pour finir, non pas perpétuer cet état de fait, mais arriver à ce que disparaissent, dans un même mouvement, le problème et sa solution. Nous voulons en finir avec le salariat et le contrôle, ainsi qu’avec les idéologies qui les accompagnent, et, au-delà, nous voulons en finir avec le capitalisme et l’Etat.

Nous voulons en finir et nous savons que ni fuites ni désertions (comment peut on déserter la réalité ?), voire aucun bricolage quel qu’il soit ne le permettent. Nous voulons en finir définitivement. Nombre de libertaires et certains anarchistes proposent de partager les richesses et le temps de travail… Nous voulons nous organiser pour mettre en commun les nôtres.

Pour en finir avec le travail et ce qu’il inflige au temps qu’il nous prend.

LE GRONDEMENT DE LA BATAILLE ET LA PLAINTE DES PLEUREUSES

La lutte des classes est-elle soluble dans le droit du travail ?

version légèrement remaniée

La mobilisation contre le Contrat Première Embauche a investi comme une évidence le terrain de l’opposition à la précarisation générale du travail salarié, qui s’impose dans la phase actuelle de restructuration capitaliste comme mode privilégié de gestion de la force de travail. La question est de savoir quelles perspectives de lutte un tel constat est en mesure de dégager. Car, enferrée dans la litanie syndicale et gauchiste de défense des acquis sociaux et du droit du travail, extrêmement prégnante dans le cycle actuel de luttes, cette opposition peine à se dégager d’une stricte réactivité, qui consiste davantage à invoquer un contre-modèle de stabilité et de sécurité salariales incarné par exemple par le CDI. Une réactivité qui établit une hiérarchie des différents contrats de vente de la force de travail en fonction du caractère plus ou moins tolérable de chacun d’entre eux. Nous nous intéresserons donc principalement ici à cette rhétorique, tout en sachant que les luttes sont parvenues d’elles-mêmes par endroits, grâce à leur richesse, à la dépasser matériellement et théoriquement.

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CPE, CDD, CDI, etc.

D’abord, le contrat de travail n’est pas autre chose que la formalisation juridique du rapport social qu’est le salariat. A l’existence d’un marché du travail défini comme libre, c’est-à-dire sur lequel certains vendent à d’autres leur force de travail, répond une contractualisation de cette relation. Certes, sa nature juridique a évolué. D’abord limité à une dimension purement individuelle (transaction entre deux individus), le contrat de travail, à travers l’avancée de la législation sociale caractéristique du fordisme et l’apparition des conventions collectives, s’inscrit progressivement dans un cadre collectif. Surtout, au-delà de sa forme juridique, il s’agit structurellement de la définition réglementaire des conditions de l’exploitation, ou, pour le dire autrement, de la fixation des modalités et de l’intensité de l’extraction de la plus-value.

Il ne s’agit pourtant pas de dire à l’opposé des syndicats que tous les contrats sont équivalents entre eux et assimilables à l’ultime horreur du « travail forcé ». L’utilisation d’une figure repoussoir sensée radicaliser la critique du salariat et en accentuer la force de persuasion (du genre « CPE, CDI, c’est toujours le STO » ou « contre l’esclavage salarié ») entretient en fait la confusion en prenant la partie pour le tout. La mise au travail généralisée répond au processus d’accumulation capitaliste et dépasse donc tel ou tel type de situation exceptionnelle moralement ou historiquement insupportable. Le problème avec le salariat n’est pas son caractère forcé, à travers la contrainte extrême de l’esclavage ou de la saisie pure et simple et « obligatoire » de la force de travail dans le contexte d’une économie de guerre par exemple. Ce qu’il convient de combattre est la normalité du rapport salarial dans ses formes actualisées les plus banales, et auquel nous ne pouvons pas échapper, avec ou sans travail. Sans positionnement moral, les différents types de contrats de travail donnent en fait une Indication sur l état et l’intensité du rapport d’exploitation, et pour cette raison répondent chacun à des conditions matérielles précises.

La critique de l’ « institutionnalisation » de la précarisation du travail dont il est question avec le CPE et le CNE se place bien en deçà de ce qui est en jeu. D’abord parce que ce qui pose problème est moins l’institutionnalisation de la précarisation, que le mouvement réel de précarisation qui est devenu la règle du rapport salarial depuis plusieurs dizaines d’années. Une précarisation du travail qui passe par la flexibilisation de la main d’œuvre et rabaissement tendanciel du coût du travail, sans retour en arrière possible. Ensuite parce que le CPE et le CNE appartiennent à un dispositif général (annualisation par les 35 heures, emplois-jeunes, CES, RMA, projet de nouveau CDI…) visant à faire entrer en adéquation cette situation avec les règles juridiques à disposition. Enfin, parce que s’attaquer à une norme encadrant l’extraction de la plus-value doit pouvoir non pas dessiner un retour à un salariat plus sécurisé, mais bien nourrir les désirs d’abolition du salariat lui-même.

La dénonciation de l’ « institutionnalisation » de la précarisation du travail salarié trouve au sein du mouvement contre le CPE un de ses principaux canaux d’expression dans la mise en cause du recul inacceptable des droits sociaux. Des droits sociaux conquis au fil de décennies de luttes sociales et ouvrières. Une véritable chape de plomb doctrinale se constitue, dont l’ampleur et l’écho, mais également l’impuissance et la tristesse qui s’en dégagent, nécessitent de s’en défaire. Cette doxa communément admise prend appui sur des slogans tels que « nos luttes ont construit nos droits », sur des mots d’ordre de défense acharnée du droit du travail (« on s’est battu pour le gagner on se battra pour le garder »), mettant à l’index un CPE accusé d’être la tête de pont d’une entreprise patronale et gouvernementale de démantèlement programmé du Code du travail, ou encore de refonte du contrat de travail au profit du seul patron. La nécessité d’un changement de perspective s’exprime alors en ces termes : ressasser à l’infini la défense du droit du travail et en appeler à l’Etat pour garantir son intégrité menacée par l’hydre libérale, ou prendre acte (pour la combattre) d’une offensive cumulative du capital consistant à fluidifier les conditions de l’exploitation et garantir la mise au travail de tous. Même si les deux termes évoqués sont de fait liés, l’organisation de l’attaque contre l’approfondissement de la restructuration capitaliste ne saurait se satisfaire d’un endiguement pleurnichard et timoré du recul des droits ouvriers et de la défense béate du code du travail.

La bataille présente et à venir n’a pas à confier son grondement sourd aux hurlements plaintifs des pleureuses.

Le révisionnisme saisi par le droit

La première raison à cela est que le postulat des droits-sociaux-conquis-de-haute-lutte n’est pas autre chose qu’un a priori idéologique. Pour ceux qui en font un acte de foi, il procède fondamentalement d’une illusion rétrospective.

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Le « mouvement social » labellisé de ces dernières années présente en effet cette spécificité de concentrer ses efforts revendicatifs sur la défense des droits existants, qu’il s’agit de préserver des coups de boutoir d’un libéralisme déchaîné, et sur la conquête de droits nouveaux, c’est-à-dire des dispositions juridiques régissant la vie sociale et établissant pour chacun un certains nombre de prérogatives, de possibilités, de garanties. Une telle polarisation est caractéristique des limites intrinsèques des luttes actuelles, nées de la dissolution du vieux mouvement ouvrier. Ces limites ont émergé du démantèlement de la communauté-identité ouvrière et de l’échec du programmatisme (l’affirmation de la classe ouvrière appelée à prendre possession des moyens de production pour libérer le travail) pour promouvoir une communauté d’appartenance de substitution : la citoyenneté. L’Etat en assure la reproduction, à partir du moment où il s’agit d’une communauté qui lui est complètement intégrée. Rien d’étonnant dès lors que la colonisation de la mentalité revendicative actuelle par l’idéologie du droit s’accompagne d’une statolâtrie assumée comme telle.

Le reflux de l’offensive prolétarienne depuis les années 1970 résonne dans la crispation sur la défense de l’existant, et notamment cet existant dont la fixation juridique a vertu de sacré. N’importe quel mouvement social se nourrit d’un héritage, assumé ou non, identifié ou non. Les droits sociaux, sur lesquels se cristallise l’héritage de nombre de mouvements, apparaissent comme les derniers oripeaux d’une identité ouvrière pour laquelle on éprouve de la nostalgie, même s’il est désormais impossible de la sauvegarder. En invoquant perpétuellement les bribes étatisées de la vieille identité ouvrière que sont ces droits, le démocratisme situe en fait moins son point d’ancrage dans la vielle classe ouvrière que dans les oripeaux de celle-ci médiatisés par l’Etat, et donc dans l’Etat lui-même.

L’illusion rétrospective qui anime l’hystérie démocratiste en faveur des droits consiste donc à établir que les droits sociaux (et politiques) qui existent aujourd’hui et qu’il s’agit de défendre ont été conquis comme tels et dans la même démarche par les luttes ouvrières du passé. Qu’à l’image des fiers militants des droits bafoués des sans-papiers, des chômeurs, des salariés, des mal-loges, les ouvriers ont subsumé leurs luttes dans la volonté d’inscrire leur droit au travail et à l’existence dans le marbre de la loi. Que la somme des victoires de la lutte des classes et des batailles de la guerre sociale depuis 200 ans n’est pas autre chose que l’édification lente, laborieuse et linéaire de codes juridiques. Elle consiste en fait à prêter aux prolétaires en lutte contre leurs conditions d’existence et de travail, voire contre leur condition et le travail eux-mêmes, l’outillage mental contemporain : celui de l’obsession citoyenne et judicialiste. Triste révisionnisme.

Sans proposer une genèse historique du droit du travail, lançons quelques réflexions. L’élaboration de droits sociaux, parmi lesquels les droits régissant l’exercice du travail salarié, est un processus qui vient sanctionner des situations matérielles concrètes. On peut par exemple penser à la formalisation juridique d’une situation de fait existant préalablement dans des branches d’industrie. Ainsi en est-il de la loi de 1906 sur le repos hebdomadaire qui sanctionne une pratique déjà largement acquise, puisque une large majorité des grandes entreprises à la fin du XIXème siècle chôment le dimanche. De la même manière la création par l’Etat d’une assurance contre les accidents du travail se contente de relayer des institutions patronales déjà en place dans les grandes entreprises, avec des caisses d’assistance alimentées par les cotisations, les subventions et les amendes ouvrières.

Par ailleurs, la représentation de l’action ouvrière entièrement suspendue à la volonté de conquérir des droits se heurte à la réalité de la praxis de la classe, c’est-à-dire au caractère anti, extra ou ante juridique de nombreuses pratiques ouvrières. Parmi ces pratiques qui précèdent le droit et qui n’éprouvent pas le besoin de s’en remettre à lui pour s’exercer, figure par exemple l’auto-réduction du temps passé au travail, c’est-à-dire l’habitude d’arracher, au grand dam des patrons, du temps non-travaillé au rapport salarial : raccourcir les journées en quittant le travail lorsque celui-ci est terminé, s’offrir la « Saint Lundi » en chômant, ou effectuer la semaine en quatre jours de travail intensif… Les ouvriers, pourtant qualifiés, qui en France ou en Angleterre pratiquaient au XIXème siècle dans la quotidienneté de leur vie au travail la Saint Lundi n’ont jamais ressenti la fièvre juridique d’en faire un droit reconnu par la société et l’Etat.

Dans le même ordre d’idées, en 1936, alors que les occupations d’usines ont pris fin, la résistance au travail s’est poursuivie : quand bien même les 40 heures ont été acquises, les ouvriers poursuivent leur habitude à l’absentéisme, aux retards, au ralentissement des cadences et à l’insubordination à la discipline usinière. Comme pouvait le déclarer un cadre de Renault, « dans les différents ateliers, les ouvriers ont modifié de leur propre initiative les heures de présence, se présentant une heure plus tôt ou une heure plus tard à leur travail, et le quittant en conséquence. »

La conception « judiciariste » de l’action ouvrière semble donc procéder d’une confusion, somme toute largement répandue, entre la matérialité des luttes et des conduites des prolétaires à la base, et l’arsenal revendicatif des encadrements syndicaux et politiques du « mouvement ouvrier ». Entre la multiplicité et l’extrême richesse des pratiques réelles de la classe, et les grandes campagnes syndicales et socialistes en faveur de telle avancée sociale, dont l’existence est en effet suspendue à une identification par l’Etat et le capital. A la fin du XIXème siècle, le « mouvement ouvrier » s’est justement structuré, a étendu son emprise organisationnelle et gagné en légitimité politique en même temps qu’il a commencé à se penser dans l’horizon du droit. Sa légalisation, son érection en interlocuteur et en représentant impliquent de fait de borner son action et ses pratiques à cet horizon.

« A ceux qui veulent casser l’code du travail… »

Les exigences en termes de gestion et de reproduction de la force de travail imprimées dans le droit apparaissent si l’on s’intéresse au fameux Code du travail en voie, donc, de démolition. Le discours sur son démantèlement est d’ailleurs assez étrange. Comme si le Code du travail, nouveau texte sacré, était autre chose qu’une législation perfectible en fonction des besoins actualisés de la mise en œuvre de la force de travail. Est-ce que les aménagements législatifs en matière de répression, la facilitation de certaines procédures de police ou de justice, de façon à adapter les prérogatives policières, le jugement et renfermement aux exigences de l’Etat et du capital conduisent à des levées de bouclier scandalisées contre la démolition de notre vieux Code pénal ?

Né par voie législative en 1910 et enrichi par la suite, le Code du travail est par définition une codification, celle des lois ouvrières mises en place par la Troisième République à partir des années 1870-80. La question qui se posait alors était soit de dégager un espace autonome pour les droits et devoirs relatifs à l’exercice du travail salarié, au risque de fonder un « droit ouvrier » ou une « législation de classe », soit de maintenir ces droits nouveaux au sein de [‘ancien Code civil, au risque de le faire éclater. Les dites « lois ouvrières » de la jeune République sont au fondement de la législation concernant l’organisation du travail (interdiction du travail des enfants et réglementation du travail de nuit), sa durée (loi de 1906 sur le repos dominical), la sécurité (mise à la charge de l’employeur l’obligation de garantir l’ouvrier contre le risque d’accident, règles d’hygiène et de sécurité dans les usines), le contrat de travail (institution d un délai de préavis et d’un recours avec dommages-intérêts contre le licenciement abusif), etc.

Alors, quid de ces droits-conquis-de-haute-lutte ? Certes, cette œuvre législative est une prise en acte par l’Etat de la croissance de la classe ouvrière et de son potentiel de lutte. Mais ce qui est en fait alors en jeu est une vaste entreprise de domestication de la classe, condition de son intégration au fonctionnement pacifié de la société capitaliste. Face à l’émergence d’un prolétariat de grande industrie guetté par la sous qualification, le capital et l’Etat se doivent d’entretenir un nouveau rapport avec la main d’œuvre industrielle : pour le capital, s’assurer la formation et la reproduction d’une force de travail régulée nécessaire aux mutations de l’appareil productif, et pour l’Etat garantir les conditions de cette formation et de cette reproduction.

La régulation juridique de la classe ouvrière par cette codification renvoie à la nécessité de fixer des règles précises admises et reconnues par ceux que l’on veut réguler. De produire un ensemble de droits et de devoirs faisant de la communauté ouvrière une entité intégrée, un acteur du jeu social, et, à travers ses représentants légaux mêlés au fonctionnement étatique, un partenaire. Cette régulation juridique fonctionne d’ailleurs de pair avec une entreprise de régulation patronale des ouvriers sur les lieux de travail (et au-delà), à travers le renforcement de la discipline d’usine et les tentatives d’encadrement paternaliste. L’objectif est alors globalement de régulariser remploi industriel, ce qui implique un changement radical de modes de vie et de comportements ouvriers à l’égard du travail, considérés comme des obstacles à la fluidité du marché du travail et à la formation d’une main d’œuvre policée : stabilisation au sein d’une même unité productive en tarissant les fluctuations d’activité (limitation de la mobilité ouvrière d’une entreprise ou d’une région à l’autre), dépendance accrue au salaire (limitation des revenus de l’économie non-marchande) ou encore ancrage de la normalité salariale dans le temps de la vie ouvrière. Le code du travail inscrit donc sa nécessité dans une domination accrue du capital sur la réalité du travail ouvrier.

Droit du travail ou défaites du prolétariat ?

La mise en place du droit est certes l’expression à tel moment de l’histoire d’un rapport de force entre des groupes aux intérêts antagonistes, la formalisation d’un conflit d’intérêt matériel, par exemple entre une revendication ouvrière et la résistance patronale à cette même revendication. Mais cela ne veut pas dire que les prolétaires en lutte le sont pour conquérir de nouveaux droits. Les luttes concrètes n’ont jamais en vérité pour objet des droits.

Même si une grève naît d’une revendication contre des conditions de travail vécues comme insupportables, contre telle ou telle mesure disciplinaire ou en faveur d’une augmentation salariale, ce qui est en jeu est autre chose qu’une simple reconnaissance d’un quelconque « droit à ». Le problème n’est d’ailleurs pas le fait en soi de revendiquer, mais les pratiques qui s’agencent à partir et au-delà de la revendication. Ce qui est en jeu, c’est l’exercice d’une puissance de classe et l’élaboration de solidarités offensives concrètes contre les formes du travail salarié ou le travail salarié lui-même. Même le combat pour la réduction de la durée de la journée de travail dépasse la démarche du « droit à » ou du « droit de » : l’aspiration à travailler moins, la mise en cause du surmenage et de l’enchaînement à un temps dicté par les nécessités de la production mettent en jeu autre chose qu’une reconnaissance par un tiers. D’autre part, lorsqu’il s’agit de défendre la réduction du temps passé au travail contre une mesure qui tend à la remettre en cause, ce qui est ressenti comme impossible à ne pas lâcher est moins un droit que des bribes de vie et de temps arrachées à la valorisation capitaliste.

L’irruption du droit procède en fait de la formalisation d’un statu quo, c’est-à-dire non pas de la formalisation juridique des termes mêmes de la lutte mais de son issue, de l’issue du rapport de forces. A l’image des grands accords conclus par les courtiers de la force de travail que sont les encadrements syndicaux, le patronat et l’Etat (accords Matignon en 1936, accords de Grenelle en 1968), certains des droits sociaux dont il est question, dont le sacro-saint droit du travail, sont donc conquis non par les luttes mais par leur issue, c’est-à-dire qu’ils expriment les limites de ces mêmes luttes, et leur échec.

Au lieu de victoires ouvrières, l’acquisition de droits nouveaux en sanctionne davantage les défaites. Au prix du désarmement de l’offensive, il s’agit pour les ouvriers de gagner, toujours en deçà de ce qui s’est joué dans la lutte, des protections, des avantages circonscrits, des aménagements dans leur exploitation, et pour le capital d’éliminer certains de ses archaïsmes pour permettre une reproduction fluidifiée de la main d’œuvre, et en tous cas de toujours préserver les règles du jeu.

L’absorption de toutes les mesures que lui impose la lutte ouvrière est l’une des illustrations de la capacité intrinsèque d’autorégulation du capital. Ce que concède le capital à la classe ouvrière s’inscrit dans une démarche de neutralisation, qui cherche à dissocier les revendications politiques finales des revendications économiques, partielles et immédiates. La légalisation des syndicats (en France par exemple par la loi de 1884) est partie prenante de ce processus : elle ouvre la voie à des rapports certes conflictuels mais également contractuels, dont l’institutionnalisation minimise les débordements hors du cadre désormais fixé de la négociation.

La consécration de la défaite prolétarienne par le droit trouve un de ses symptôme dans l’édification de ce qui constitue jusqu’à aujourd’hui la quintessence d’une victoire ouvrière absolue : le droit de grève. Ici, le terme de droit prend tout son sens. Il s’agit en effet moins d’une prérogative unilatérale (j’ai le droit à faire telle chose, point barre) qu’un ensemble de règles qui commandent et ordonnancent une pratique, Ici la cessation de travail. Le droit de grève apparaît donc comme une limitation contractuelle et légale de l’action de classe, et pour les syndicats qui s’y plient avec délectation, comme une autolimitation. Avec le préavis de grève, les syndicats s’imposent à eux-mêmes des règles qui, au lieu de surprendre l’ennemi et de saboter ses plans, l’avertissent à l’avance du mouvement de grève éventuel. Le temps lui est donc laissé pour préparer les moyens de sa défense et de prendre ses dispositions pour assurer le bon fonctionnement de la production (par exemple, des mesures nécessaires pour la gestion des stocks ou pour maintenir un niveau de service suffisant).

Dans les conditions limitatives du droit, la grève devient moins une arme de lutte qu’une simple abstention de travailler limitée dans le temps et l’espace, une protestation symbolique, une démonstration pacifiée et ordonnée. Non seulement cela ne la préserve pas de la réaction policière, étant donné que l’Etat tolère ou ne tolère pas une grève pour des raisons strictement juridiques, mais en fonction du rapport de force réel qui s’exerce. Ensuite, reconnaître, respecter le droit de grève et se plier aux règles qu’il impose équivaut à reconnaître une défaite perpétuelle des prolétaires et la subordination codifiée de leur action à l’Etat.

Nous laissons donc aux adorateurs du code du travail le choix d’inscrire dans les textes juridiques le droit au refus du travail, à la grève sauvage, à la destruction de machines, au sabotage, à la bastonnade des petits-chefs, à l’incendie des usines et à la défenestration des patrons…

La question qui émerge de la mise en place du CPE et du CNE, et de la lutte qui s’y oppose est donc plus celle des mutations dans la gestion et la reproduction de la main d’œuvre que celle d’un recul intolérable des acquis sociaux, même si ceci se traduit par cela.

Plutôt que de pleurer sur le CDI et de se lamenter sur des acquis qui de toutes façons n’en sont plus, plutôt que d’entretenir l’illusion d’un endiguement du processus de précarisation par un retour impossible au compromis fordiste, préférons attaquer le salariat et la reproduction de la classe. Pour prendre, dans la guerre qui nous est faite, une place qui nous ouvre la perspective d’abolir à la fois le capital et le prolétariat.

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CIRCULEZ Y’A RIEN À VOIR ? BLOQUONS Y’A TOUT À FAIRE !

Dans le mouvement « contre le CPE », de la manifestation, encadrée ou sauvage, aux blocages, la question des circulations a pris une place importante. Sans nier qu’il a parfois été question d’assurer la publicité (au sens strict) de la mobilisation voire de conquérir une présence médiatique, il semble cependant que ce rapport à la rue comme espace public a été dépassé par la dynamique des actions et manifestations s’y déroulant. Il s’agira donc ici moins de considérer la rue comme une arène où la lutte se donne en représentation, où le mouvement apparaît, que comme un champ de bataille où sont en jeu des pratiques et des tactiques.

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Dès le dix-huitième siècle, la question des circulations est devenue un enjeu majeur pour l’Etat. Si l’enjeu principal était auparavant d’assurer le ravitaillement qui permettait à la cité de maintenir son autonomie et sa cohérence territoriale, on assiste progressivement à une organisation des circulations pour et par elle-mêmes. Les circulations deviennent la question centrale de l’économie politique au milieu du siècle suivant, au moment même où le capitalisme se donne les moyens de se structurer. Comment faire en sorte que circulent les marchandises et les hommes tout en minimisant les dangers inhérents à cette circulation ? Comment faire de la rue un espace policé où tout se déroule de manière optimale ? Comment gérer les circulations et trier les bonnes des mauvaises ?

Car la circulation est un moyen nécessaire des rapports de production : le processus d’extraction de la survaleur nécessite en effet que les matières premières et ceux qui vendent leur force de travail puissent circuler jusqu’aux lieux de travail. Le problème des circulations est un problème matériel de l’organisation de l’exploitation.

Or, il arrive que la rue ne soit plus le bon espace de circulation qu’elle devrait être dans le meilleur des mondes capitalistes possible. Il arrive que la populace envahisse la ville et se livre à toutes sortes d’activités contre-productives, qu’elle dérange la paix civile, qu’elle fasse désordre…

De l’émeute à la manifestation (et vice-versa)

La populace – le gréviste, le jeune ou le casseur – a en effet la tête dure. Elle refuse de comprendre que la rue n’est plus, comme au début du dix-huitième siècle, un espace de vie où déborde l’activité domestique, où jouent les enfants, où le pavé est encombré d’objets tranchants et contondants visant à ralentir les déplacements et à assurer ainsi la protection des habitants. Parfois, il arrive même qu’elle confonde manifestation et émeute.

La forme première, primitive, de la manifestation est en effet l’émeute, le moment où la foule, poussée à bout par la faim, la misère ou une iniquité de plus, va se mettre en mouvement pour s’emparer de la rue. Or, celle-ci se doit d’être immunisée à ce genre de pratiques : la rue est faite pour qu’on y circule, du logement au travail en passant par la fête organisée. Idéalement, elle n’est qu’un espace de transition entre l’atelier, l’usine ou le bureau et le chez-soi. L’absence des prolétaires dans les rues et la présence au travail se font dans le même mouvement, ce qui ne va pas sans résistances, de l’émeute à l’incendie de la maison du recenseur en passant par le bris systématique des éclairages publics.

Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, se multiplient des textes pratiques sur la gestion des foules dont la visée est de prévenir l’émeute et de pacifier le débordement populaire en le canalisant. Tous les textes insistent sur la nécessité de maintenir l’ordre de la manière la moins violente possible : il ne s’agit pas de refermer le couvercle du mécontentement mais de faire en sorte qu’il s’épuise de lui-même et que, canalisé, il se disperse. C’est au dix-neuvième siècle que s’invente, en même temps que le droit de grève, la manifestation moderne : déclaration à la préfecture, trajet encadré par la police, dispersion une fois « l’objectif » atteint. Le dispositif n’a dès lors cessé de se perfectionner : quiconque à participé à une manifestation récente a pu constater l’efficacité avec laquelle les services de la voirie font le ménage derrière les cortèges afin qu’il ne reste immédiatement plus trace de la manifestation et que la circulation puisse reprendre rapidement.

Au début du dix-neuvième siècle la lutte des classes est encore conçue, qu’on soit prolétaire ou bourgeois, comme une lutte entre deux espèces inconciliables et irréconciliables. Néanmoins le mouvement ouvrier va progressivement se pacifier : il s’agira de démontrer que les violents, ce sont les bourgeois fusilleurs et de délier l’intrication entre classes laborieuses et classes dangereuses.

Une partie du mouvement socialiste va dès lors lui-même participer à cette gestion policière de la manifestation, voulant démontrer l’infinie puissance du mouvement par son infinie patience, sa « lente impatience ». La manifestation doit être la représentation du mouvement comme nombre auto-discipliné assurant lui-même à l’Etat en toute responsabilité que l’émeute et l’insurrection ne sont pas pour demain.

Dès lors, l’identité de la classe est construite par le mouvement même comme une réduction à sa situation matérielle qui est d’être produite dans et par le capital. Les syndicats et le mouvement socialiste sont alors co-gestionnaires simplement en tant qu’ils actualisent cette situation de la classe. Car le prolétariat doit certes être en conflit avec le capital mais la règle de cette conflictualité est rapportée à celle du capitalisme et de la démocratie. Il s’agit d’être un interlocuteur valable et de donner les garanties que la négociation est possible. Il faut que le conflit entre capital et travail ne puisse s’actualiser que dans le rapport capitaliste pacifié de la négociation. Les têtes pensantes du mouvement socialiste opèrent ainsi sur la lutte des classes une transformation profonde qui vise à la pacifier pour la rendre audible par l’ennemi, à passer de la guerre au « conflit social ». L’ennemi devient dès lors un simple adversaire avec lequel il est possible de s’entendre pour « faire avancer les choses ».

Ainsi, quand Faucher, ministre de Napoléon III, attaque le mouvement ouvrier par presse interposée, lui reprochant d’être sanguinaire, les socialistes répondent par des pamphlets affirmant sa discipline pacifiste, traçant d’eux-mêmes la ligne juste du partage entre le travail et le crime, entre le prolétariat organisé et le lumpenprolétariat, partage dont on peut constater encore aujourd’hui la prégnance dans le discours opposant « casseurs » et « vrais étudiants ».

Or, le récent mouvement « contre le CPE » a été traversé par un désir de ne pas se disperser : désir de s’affronter à la police, désir de ne pas rentrer chez soi parce que d’autres on décrété que c’était fini, voire simple envie de voir ce qui va se passer. Les sempiternelles condamnations hystériques de la violence, notamment contre la police et les biens, ont largement trouvé leur écho habituel. On a pu en revanche noter que le rapport réel à la violence était bien plus complexe : en fin de manifestation ou lors des affrontements devant la Sorbonne, l’identité de ceux qui étaient regroupés sous la catégorie « casseurs » s’est faite plus floue, des « jeunes de banlieue » aux « étudiants », en passant par les « radicaux ». En outre, les spectateurs non-dispersés de ces affrontements les rendaient matériellement possibles par leur présence même et la frontière entre ceux qui se battaient et les autres était souvent très mince. Un peu partout en France ont eu lieu des manifestations sauvages et nocturnes. Toutes les facs occupées ou bloquées ont été dégradées. Des étudiants ont revendiqué le refus de condamner la violence. Des étudiants ont voté un ultimatum au gouvernement, indiquant qu’ils s’attaqueraient aux bâtiments de l’Etat si on ne leur donnait pas raison.

Le rapport à l’usage de la violence a été complexe et réversible, oscillant entre une conflictualité interne au mouvement (étudiant pacifistes contre casseurs) et une croissance de conflictualité de la lutte même. Que ce mouvement soit passé de l’une à l’autre, s’épuisant tantôt dans ses propres limites revendicatrices ou atteignant parfois un niveau d’hostilité nouveau envers les dispositifs concrets assurant le fonctionnement de l’exploitation, marque peut-être que le point de rupture n’est pas atteint du point de vue de la dynamique propre de la lutte et qu’elle n’a pas pu provoquer son propre dépassement dans autre chose qu’une lutte revendicatrice classique. Mais, il n’en reste pas moins que l’intensité conflictuelle de ce mouvement a démontré une certaine forme de dépassement en actes de la seule logique revendico-négociatrice et a posé un problème majeur aux experts, étudiants ou non, de l’animation du mouvement.

En effet, face à ce désir de ne pas en finir en temps et en heure et de s’attaquer matériellement à divers éléments du mobilier urbain (cabines téléphoniques, agences d’intérim, poubelles en plastique, permanences de l’UMP, voitures, flics, etc.), la réaction des directions syndicales a été intéressante. Que le collaboration avec les forces de l’ordre ne soit pas une pratique nouvelle pour les services d’ordre est une évidence – comme exemple récent, on se souviendra notamment du SO de la CGT protégeant les grilles policières à la Concorde en 2003 avant de se faire attaquer par leur propres militants, certains déchirant leur carte à l’occasion —, en revanche l’entreprise de communication des directions syndicales visant à afficher leur travail commun avec la police pour assurer la dispersion des manifestation et l’arrestation des manifestants est relativement nouveau.

Cet enragement policier des syndicats bastonnant les manifestants à capuches n’est pas la simple poursuite d’une logique de pacification du mouvement intrinsèque au syndicalisme comme représentation de la classe dans le seul capital. Plutôt, il marque une limite de la situation dans laquelle se retrouve le syndicalisme à l’heure où, quand bien même il voudrait négocier, il se heurte à cette évidence que la restructuration du capital est telle que la marge de manœuvre pour l’aménagement de l’exploitation est infinitésimale. Il est un symptôme de ce que, dans le cycle actuel de luttes, l’identité du manifestant à lui-même comme individu-moyen-raisonnable-désirant-la-négociation ne peut plus être assurée, que la contradiction étudiant/casseur ne tient plus et qu’il leur faut la faire exister malgré tout en faisant leurs les enjeux policiers d’interpeller et de punir. Ce besoin de faire du chiffre ensemble démontre que, dans la situation, quelque chose les dépasse.

Du blocage à la grève (et inversement)

En effet, le mouvement actuel n’a jamais pu être réduit à la simple représentation de l’unité intergénérationnelle des travailleurs et des étudiants. Les syndicats n’ont jamais réussi à se faire les représentants d’une lutte dans laquelle ils n’avaient de fait pas grand chose à négocier. Leur rôle s’est réduit à la manifestation spectaculaire et à la « sortie de crise », l’affirmation qu’une fois le CPE retiré, le mouvement était terminé.

Le mythe radicalement démocratique de la jeunesse comme partie de la population entièrement tournée vers l’avenir, vers le choix de société, vers l’alternative entre un « libéralisme échevelé » et un « modèle social à la française » n’a pas totalement pris. La figure du jeune c’est en effet celle de cette créature pas tout à fait finie, échappant idéalement au présent de l’exploitation et en espérance d’un autre monde possible (ou d’une communauté campagnarde) où chacun aurait loisir de choisir sa place dans le capitalisme.p10_blocage_aeroport

Or, le discours revendicatif de ce mouvement ne s’est jamais satisfait de ses propres revendications : même si la tendance à réduire un mouvement à ses revendications, comme si le capitalisme était réformable, comme si la précarité n’était pas nécessaire à la restructuration du capital, comme si le bon vieux temps du service public pour tous et du plein emploi était possible, n’a pas été absente, elle a été néanmoins travaillée par autre chose. Le mouvement ne s’est pas réduit à la défense du code du travail ou du travail en tant qu’il donne des droits : ce n’est pas seulement la place que nous réserve le capitalisme dans sa restructuration qui a été mise en cause mais, ici où là, s’est exprimé un refus collectif des conditions de la vente de la force de travail.

Alors que les assemblées générales étudiantes ont baigné depuis le début dans la petite musique démocratique du vote, de la tribune et des temps de parole, au point de laisser parler ceux qui étaient contre le mouvement, dans les actes, en revanche, l’auto-organisation des étudiants est passée outre les discours du type « on veut travailler » ou « liberté du travail ». L’auto-organisation a été prise dans cette contradiction matérielle de vouloir être à la fois la plus démocratique possible tout en se permettant des affrontements et autres blocages musclés d’étudiants voulant travailler. Et cette contradiction a été poussée jusqu’à la rupture (essentiellement en province) dans ce qui a été la pratique massive du mouvement : le blocage des voies de circulation.

Car ce sont aussi les étudiants qui votaient avec leur carte d’étudiant à la main qui ont participé à l’envahissement des voies des gares, aux blocages de dépôts de bus, aux incendies sur les axes routiers, à la construction des murets sur les autoroutes.

Or, le blocage comme pratique généralisée du mouvement est intéressant à plus d’un titre : il rompt avec l’impératif démocratique de l’action majoritaire, symbolique et représentative, il peut avoir une efficacité réelle sur le travail et il repose le rapport à la grève et à la lutte de manière inédite.

Le blocage est en effet la réponse immédiate à la pratique de la grève perlée dont on peut d’ailleurs noter qu’elle n’a pas été massivement suivie dans les transports ou l’éducation nationale. On peut penser que la punition des grévistes fonctionnaires de 2003 (le non-paiement de leurs jours de grève, bref leur mise à l’amende qui a posé la grève comme un acte d’indiscipline, de refus du travail, ce qui implique un déplacement dans l’économie générale de l’action syndicale comme conflit réglé et négocié entre partenaires sociaux) n’a sans doute pas aidé à ce que les journées d’action soient autre chose que des manifestations RTT. On peu de même penser que certains travailleurs, notamment les professeurs, ont eux-même intégré cet impératif de travail envers et contre tout.

Or, un blocage réussi interrompt le travail de manière efficace, il met en jeu effectivement la cessation de travail et non sa cause (les revendications) mais sans pour autant que les travailleurs soient automatiquement sanctionnés : s’ils ne peuvent pas travailler ce n’est objectivement pas de leur fait et on ne devrait pouvoir leur reprocher tout au plus que leur attitude de sympathie envers ceux qui les bloquent. On pourra certes regretter que l’activité de nombreux salariés se soit limité à la sympathie envers le mouvement ou à l’absence d’hostilité envers ceux qui les retardaient pour aller au travail. Mais, si le blocage n’est sans doute pas la pratique qui peut produire seule le dépassement de la lutte dans une lutte des classes généralisée, il fait exister une rupture dans la normalité de l’exploitation, il libère un temps qui n’est sans doute pas celui de la grève mais plutôt celui du sabotage, de l’auto-réduction du temps de travail : quiconque en travaillant à été retardé par un métro à l’arrêt et en a profité pour flâner quelques minutes de plus avant de retourner travailler le sait.

En outre, le blocage n’est pas qu’une affaire symbolique : il ne consiste pas simplement à se montrer mais surtout à interrompre matériellement la production, sans que les patrons n’aient eu le temps du préavis pour s’organiser, faire des stocks, changer les emplois du temps, assurer un service minimum. Non seulement il cause un dommage économique mais encore il déplace pour un temps le salarié par rapport à son obligation de vendre sa force de travail, d’être un moment de la reproduction du capital. Il rompt avec la logique du choix démocratique. Il ne s’agit pas de travailler ou non : le travail est interrompu. Il ne s’agit pas de faire la différence entre un « bon travail » ou un « travail de merde » mais de remettre en cause le processus même de l’exploitation, ne serait-ce que pour un temps. Il ne s’agit pas de discuter les compromis nécessaires pour trouver un bon équilibre social entre, d’un côté, le pauvre droit à la grève dont la règle est la reproduction négociée du salariat et, de l’autre, l’absurdité de l’invocation de la liberté du travail – liberté dont il faudra un jour nous expliquer à quoi de concret elle se réfère : qui donc est libre de ne pas travailler dans un monde où l’argent est nécessaire ? Il ne s’agit pas de savoir si tel ou tel, individuellement, fait grève ou pas – le blocage pose simplement en actes une pratique de sabotage minimal des rapports de production.

Le mouvement est terminé. Les syndicats ont annoncé sa fin. Des universités sont restées bloquées pendant quelques jours après que cette fin a été décrétée. De loin en loin on peut entendre, encore une fois, un désir de ne pas se disperser. Dans ce désir il faut entendre le grondement de la bataille.

LES PROFS : AVANT-GARDE DÉSARMÉE DU RETOUR À LA NORMALE

p11_chaisesEn 2003, les profs se sont mobilisés puis se sont faits laminer, ils n’ont rien gagné. Au contraire, ils ont perdu beaucoup de fric. Soit. Ils sont déçus, aigris, persuadés que rien ne vaut plus la peine de perdre une journée de salaire, bougonnent quand un représentant syndical propose une journée de grève et affirment haut et fort qu’il faut inventer autre chose parce qu’on a bien vu que ça ne marche pas, que si c’est juste pour gonfler les caisses de l’état du salaire qu’ils ont perdus, ce sera sans eux. Soit.

Voilà qu’un mouvement étudiant et lycéen démarre dont le mode d’action principal est pour ces derniers le blocage de leurs établissements. Voilà donc que quelque chose s’invente qui n’est pas la grève, et qui permet de ne pas travailler sans perdre la fameuse journée de salaire qui va gonfler les caisses de l’état et ça sera sans moi. Voilà que du temps se dégage, du temps à passer où on le veut, hors du lycée, ou dans le lycée mais pas comme d’habitude, dehors, à bavarder autrement avec les jeunes bloqueurs aux prises avec les difficultés tant matérielles que relationnelles ou politiques inhérentes à l’organisation collective, en AG avec l’ensemble des habitants de ce lieu qui n’est plus pour un temps lieu de travail mais peut devenir lieu d’élaboration commune. Le tout sans retrait de salaire. Voilà qui aurait pu réjouir même les aigris de la grève inutile.

Qui plus est, ce mouvement s’attaque à la loi sur l’égalité des chances qui contient le réaménagement des ZEP remaniées dans un nouveau dispositif qui va considérablement modifier les conditions de travail du personnel enseignant (perte d’heures et de moyens, obligation de noter le comportement des élèves, institution d’un corps de « superprofs » mieux payés qui ne font plus de cours mais qui fliquent les profs normaux, sans même parler de la suppression des allocations familiales aux parents des enfants à problèmes…). Voilà donc un tableau réjouissant : non seulement ils ne perdent pas d’argent puisqu’ils n’ont pas à faire grève, mais en plus l’occasion leur est donnée de venir renforcer une lutte qui les concerne directement et qu’ils n’avaient pas la force de mener seuls.

Eh bien non.

La grande majorité des profs se sont faufilés par les portes détournées et non bloquées des établissement, sont restés dans leur salle éponyme, à tourner en rond en comptant et en énumérant pour chaque heure la totalité des élèves de toutes les classes évidemment absents. Nombreux même étaient ceux qui essayaient de dissuader les élèves de bloquer, qui en encourageaient certains à pénétrer par ruse dans la sacro-sainte enceinte du savoir, pour « avancer quand même dans le programme parce que déjà que nos élèves sont défavorisés… » et organisaient des contrôles parce qu’« il faudra bien des notes pour faire les moyennes ». Les profs qui essayent comme ils peuvent de manifester leur solidarité avec les bloqueurs sont regardés comme des irresponsables qui vont les pousser à l’échec et « à la perte de tous repères ». Le vent argumentaire a donc immédiatement tourné en salle des profs, on a cessé de se lamenter sur les journées de salaire perdues pour rien. Le problème n’est plus là.

On pourrait aussi évoquer ces profs de facs qui ont considéré comme une urgence indiscutable la nécessité de faire des cours de rattrapage pour que les examens se passent le plus normalement possible, au motif que les étudiants risqueraient de se faire interroger sur des parties du programme non traitées à cause des blocages, alors qu’ils établissent eux-même les sujets…

Comme si le savoir dispensé avait une valeur absolue ; comme si rien n’était à remettre en cause dans la relation enseignant-enseignés ; comme si, en dehors même de la question du salaire et de la subsistance, revenir à la normale pour pouvoir enfin faire cours était un enjeu vital.

p12_belmondo_prolo_le_fouPROLO LE FOU VA AU BOULOT…

Déjà cinq heures, il faut me lever encore, toujours. J’avale un café et j’enfile lentement mon transport en commun qui m’emmène au boulot chaque jour. De la gare il reste dix bonnes minutes à pied avant de franchir les grilles de salaires, qui n’ont presque pas bougé depuis des années. Fabrice est arrivé plus tôt ce matin, c’est vrai qu’il doit rattraper des années d’ancienneté pour pas grand chose. Mon poste de travail est identique à hier soir, il pue la sueur et le tabac froid ; il faudrait que je le mette à laver, quand même, par respect pour les collègues.

Et la routine, de nouveau, qui fait que chaque jour, différent du précédent, s’accumule à ceux à venir. Ce n’est pas que ce soit un boulot pénible mais quand même… Après douze années passées à calibrer des ouvriers sur la même chaîne, le temps me semble long.

Il y a des jours où on a vraiment envie de se saboter, se bousiller les jambes par exemple, pour ne plus pouvoir venir trimer sur sa damnée machine. L’autre jour Bernard a eu une idée : sortir de la coopérative et tenter de revendre nos bécanes à un patron, pour qu’on puisse les casser, elles, au lieu de nous mutiler connement. Je trouve qu’il exagère mais je le comprends ; dans son bureau ce sont deux collègues qu’il a vu partir à l’hosto ce mois-ci, une jeune stagiaire qui s’est crevé les yeux devant son écran, et Odette, sa chef, qui s’est déprimée complètement, un soir dans les vestiaires. Ça fout les boules de voir ça, mais je lui ai dit : « de là à trouver un patron, t’y vas fort ». Il n’a rien répondu, à peine esquissé un rictus et il est retourné bosser.

Pauv’ Bernard, il fera pas de vieux os ici…

Tiens, à propos de vieux os, j’appellerai mon mari à midi pour lui demander à quel âge prendre ma retraite. Cinquante, soixante-cinq ans, plus ? Les syndicats sont divisées sur la question. En tout cas, voir les enfants trente-cinq heures ça nous change la vie.

A dix-huit heures trente, Josiane me propose de me ramener hagard, à deux pas de chez moi. J’accepte, c’est toujours vingt minutes en plus pour réfléchir à la maison sur ma journée de demain. Les camarades seront contents, ce soir c’est la demie-finale du championnat de Ligue Révolutionnaire A. Marseille devrait l’emporter.

Me voilà rentré, épuisé. Je m’en rends compte en fait, il me tue ce boulot. J’en parlerai au prochain rendez-vous avec la médecine du travail. C’est dans un an je crois. En attendant il faut que je dorme parce que demain on m’envoie aux nouveaux ateliers intervenir sur un accident du travail. Ce sera peut-être un suicide. J’espère que ça tombera pas sur moi, avec le bol que j’ai en ce moment et le chef toujours sur le dos…

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